Chronique de l’ubérisation de la médecine libérale n°7

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Chronique de l’ubérisation de la médecine libérale n°7

Comment votre agenda en ligne s'apprête à vous ubériser L’heure arrive où les médecins libéraux devront payer pour revoir leur propre patient... C'est l'Ubérisation de la médecine ...

Comment votre agenda en ligne s’apprête à vous ubériser

L’heure arrive où les médecins libéraux devront payer pour revoir leur propre patient… C’est l’Ubérisation de la médecine libéral par un service d’agenda en ligne.

 

Vous connaissez le drame des agriculteurs qui sont enchaînés par Monsanto ? Ils n’ont même plus le droit de replanter les grains de leurs récoltes parce que Monsanto détient le brevet des semences. Ils sont pieds et poings liés à celui qui n’était à l’origine qu’un simple fournisseur.

Et bien l’heure arrive où les médecins libéraux vont se retrouver dans une situation comparable. Pas avec Monsanto bien sûr, mais avec leur service d’agenda en ligne.

Les agendas en ligne veulent être des « Google de la santé »

Pour devenir un « Google de la Santé », ils faut obtenir le trafic des clients à la recherche d’une prise de rendez-vous et en rendre dépendant celui qui en bénéficie… Pourquoi donc, faut-il passer par un agenda en ligne, pour planifier la récurrence de sa patientèle? Pourquoi insérer l’obligation de se faire présenter à sa propre patientèle?

Ces sociétés ne sont pas de simples et gentils fournisseurs d’agenda en ligne. Elles ont des ambitions menaçantes pour les médecins libéraux.  Je vous les révèle dans cette vidéo.

1erpoint : leurs buts. Mes doutes ont commencé en entendant leurs fondateurs avouer leur projet de devenir des « Google de la santé » (https://www.youtube.com/watch?v=z-qYLmdEumYà 4’58). « Google de la santé », ça veut dire qu’un jour vous ne pourrez plus rien faire sans eux.

Des valorisations inouïes

2è point : leurs chiffres. Fin 2017 le leader du marché avait levé 85 millions d’euros auprès d’investisseurs.  Et selon le site L’Usine Digitale, l’équipe fondatrice et ses proches restent majoritaires. (https://www.usine-digitale.fr/article/doctolib-leve-35-millions-d-euros-pour-devenir-un-champion-europeen-de-l-e-sante.N619708). Je traduis : si les fondateurs restent majoritaires avec l’apport de 85M€ de nouveaux investisseurs, ça veut dire que ce site bien connu est valorisé à plus de 170M€ ! Pas mal pour une entreprise créée fin 2013.

Ce même site revendiquait après 4 ans d’existence 30.000 abonnés, 35.000 aujourd’hui. Ces chiffres sont probablement gonflés : en mai 2017 son directeur marketing annonçait que 18.000 professionnels de santé étaient inscrits chez eux (https://www.youtube.com/watch?v=WcwlCRnLSW8à 3’05).

Connaissant les pratiques du métier, je dirais même qu’il exagère. Le vrai nombre de clients devait donc tourner il y a un an autour de 15.000. Disons 20.000 aujourd’hui ?

Mais en admettant leurs chiffres, chacun de leurs clients vaudrait donc 170 millions divisé par 30.000 soit 5700€.

Sachant qu’un praticien paye 109€ TTC (90€ HT) d’abonnement par mois sur ce site, ça fait un chiffre d’affaire de 1080€ par client par an. Je vous traduis : acquérir un seul client coûte 6 ans de chiffre d’affaire. Ce qui serait un très très mauvais investissement.

Leur modèle sur abonnement n’est pas rentable

Comme souvent pour connaitre les intentions d’une entreprise, il faut en connaitre son buisness modèle…

Et malgré les 39M€ de chiffre d’affaire annuel déclaré, le fondateur du site le plus connu le reconnaît : sa société n’est pas rentable avec ce modèle d’abonnement.

« Interrogé sur l’échéance à laquelle l’entreprise serait rentable, Stanislas Niox-Chateau n’a pas voulu répondre. » (http://bfmbusiness.bfmtv.com/hightech/doctolib-leve-35-millions-d-euros-supplementaires-1314111.html).

Le modèle économique de ces sociétés n’est donc pas dans l’abonnement aux services de prise de rendez-vous en ligne. Il est ailleurs. Et cet ailleurs m’inquiète pour l’avenir de la médecine en France.

Le vrai but de ces sociétés : vos patients !

Pourquoi des investisseurs mettraient-ils tant d’argent dans ces sociétés ? Je propose une réponse : ils s’offrent un portefeuille de clients. Mais ce qui attire leur convoitise n’est pas les praticiens clients de ces sites puisque la rentabilité du business des abonnements est très hypothétique.

Non, la clientèle qui les intéresse est celle des patients, VOS patients chers confrères ! La liste de vos patients que vous avez donnée à ces sites, quand vous avez voulu réserver la possibilité à votre patientèle de prendre rendez-vous sur leur site… Ces sites auraient de toute façon accès à votre fichier client via les requêtes de vos patients.

Faut-il donner sa notoriété aux services d'agenda en ligne?

Certains agendas en ligne s’interposent entre vous et le patient… Mais pourquoi donc votre trafic internet ne vous appartient plus pour une prise de RDV programmé?

Leurs nouvelles ambitions : la télémédecine

Les choses se précisent avec mon 3èmepoint : le virage tout récent de ces sites vers la télémédecine. Ça faisait un an qu’on tournait autour du pot. Mais depuis janvier 2018 c’est le cap est franchi officiellement (https://hellobiz.fr/2018/01/31/doctolib-sinteresse-a-telemedecine/) : ils veulent devenir des acteurs de la télémédecine.

Mais comment gagne-t-on de l’argent dans la télémédecine si on n’est pas médecin ? Et bien on prend un pourcentage des honoraires des praticiens, bien sûr! Les consultations seront ponctionnées par celui qui apportera des patients aux « télémédecins ».

Et encore, je dis « télémédecins »… Mais vu la quantité d’hypnothérapeutes, naturopathes et autres professions ésotériques présentes sur ces sites, personne ne pourra être sûr que les patients seront bien dirigés vers des médecins.

Conflit d’intérêt flagrant

Rendez-vous compte : nous avons des acteurs qui maîtrisent le flux des patients vers les praticiens par leur site.

Et maintenant qu’ils ont obtenu le flux des patients, ces acteurs ne veulent plus seulement les orienter vers des praticiens, mais aussi remplacer les médecins par des télémédecins. Et qui obtiendra le trafic ? Celui qui paiera la plus forte commission à ces intermédiaires ! On est en plein conflit d’intérêt.

Donc vous comprenez mieux, chers confrères, pourquoi on valorise de simples agendas en ligne à des centaines de millions d’euros ! Des investisseurs gourmands et bien informés misent sur notre ubérisation.

Notre patientèle nous appartient

Ce n’est pas facile de s’obtenir la confiance de nos patients. D’abord nous mettons des années à constituer une patientèle. Et ensuite pour faciliter la vie de nos secrétaires, même pas notre vie à nous, nous confions les clés de nos cabinets à des sociétés commerciales. Une fois que ces sociétés ont capté nos flux de patients, nous sommes à leur merci. Comme Google, elles pourront décider quel médecin mérite d’être référencé ou pas.

Or notre liberté de médecins ne souffre d’aucune dépendance. Pour rester libre de notre exercice, pour prescrire librement, nous devons rester maîtres du flux de patientèle et de nos encaissements.

Faites attention chers confrères : nous sommes en train d’acheter la corde avec laquelle ils nous pendront.

Nos secrétaires sont plus précieuses que les agendas en ligne

Alors gardez donc vos secrétaires! Elles sont le maillon indispensable au bon fonctionnement de votre cabinet. Une secrétaire présente au cabinet vous permet d’économiser du temps administratif pour avoir du temps médical au service de votre patient.

Et puis si vous avez vraiment besoin de vous mettre sur un agenda en ligne pour gagner en visibilité, choisissez un agenda en ligne qui ne s’interpose pas entre vous et le patient, qui respecte scrupuleusement vos données personnelles et qui jamais ne vous demandera la liste de vos patients.

La bataille des soins non programmés

Et si vraiment vous avez encore besoin d’activité, n’hésitez pas, vous me connaissez : mon dada c’est les soins non programmés. Je pense qu’il est essentiel que les médecins s’investissent dans les soins non programmés.

Vous savez que les Français nous regardent. C’est là-dessus qu’ils estiment que nous sommes en désert médical ou que nous sommes accessibles – notre accessibilité des médecins généralistes
de 1er recours vers les patients – mais aussi dans l’autre sens : des médecins spécialistes à leurs confrères généralistes.

C’est cette accessibilité-là qui est la mère des batailles pour que la médecine garde son indépendance. Un bon fonctionnement nous garantira de toute ubérisation Je vous remercie de votre attention, et je vous dis : à bientôt! Salut!